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Biologie Aujourd’hui
Volume 217, Number 3-4, 2023
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|---|---|---|
| Page(s) | 245 - 252 | |
| DOI | https://doi.org/10.1051/jbio/2023025 | |
| Published online | 29 novembre 2023 | |
Article
Importance des études transnationales sur le curare dans le développement de la recherche en neurophysiologie au Brésil
How studies on curare contributed to the development of neurophysiological research in Brazil
1
Service of Neurology, Clementino Fraga Filho University Hospital, Federal University of Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, Brésil
2
Laboratory of History of Psychiatry, Neurology, and Mental Health, Institute of Psychiatry Faculty of Medicine, Federal University of Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, Brésil
* Auteur correspondant : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Reçu :
29
Mai
2023
Résumé
Le curare, un poison obtenu à partir de différentes espèces de plantes en Amérique du Sud, était utilisé sur les flèches par les autochtones. Son potentiel paralysant mortel et son mécanisme d’action ont commencé à être explorés par les chercheurs au XIXe siècle. Dans cet article, nous rappelons l’historique des recherches sur ce poison et les échanges entre l’empereur brésilien Dom Pedro II et les chercheurs João Baptista de Lacerda, Louis Couty et Alfred Vulpian qui ont beaucoup contribué au développement scientifique brésilien. Vulpian a découvert que le curare n’affecte pas le nerf lui-même, mais agit entre celui-ci et le muscle, par l’intermédiaire d’une « substance de liaison » – ce concept développé par Vulpian est souvent attribué à tort à Claude Bernard. Les travaux pionniers de ces savants prestigieux ont ultérieurement abouti à la préparation d’extrait purifié de curare, d’intérêt thérapeutique majeur pour le traitement de convulsions et pour l’anesthésie.
Abstract
Curare is a poison obtained from different species of plants in South America, which was used in arrows by the natives. Its lethal paralyzing potential and mechanism of action began to be explored in the 19th century. In this article, we highlight the research on this poison and the fruitful exchanges between the Brazilian Emperor Dom Pedro II and the researchers João Baptista de Lacerda, Louis Couty and Alfred Vulpian who contributed to the development of experimental neurophysiology in Brazil. Vulpian found that curare does not affect the nerve itself, but acts between the nerves and the muscle, through a “ligand substance” – this Vulpian’s pioneering concept is often wrongly attributed to Claude Bernard. These prestigious scientists contributed to the transnational circulation of knowledge that later yielded in the preparation of curare purified extract used for convulsive therapy and anesthesia.
Mots clés : histoire / XIXe siècle / jonction neuromusculaire / curare
Key words: history / 19th century / neuromuscular junction / curare
© Société de Biologie, 2023
Introduction
Le mystère entourant la paralysie causée par le curare depuis l’époque des conquêtes espagnoles dans le Nouveau Monde a commencé à être élucidé au milieu du XIXe siècle, principalement grâce à Claude Bernard (1813–1878), le fondateur de la médecine expérimentale. De nombreux autres chercheurs ont contribué à cette avancée, en particulier Edmé Félix Alfred Vulpian (*5 janvier 1826, Paris–†18 mai 1887, Paris) et son élève, Louis Couty (*13 janvier 1854, Nantiat–†22 novembre 1884, Rio de Janeiro), qui étaient d’une certaine manière liés au gouvernement brésilien de l’époque, comme nous le dévoilons ici. De fait, la communauté scientifique française et la politique étatique brésilienne en faveur du développement de la recherche en physiologie, représentées par des personnalités marquantes (Figure 1), ont oeuvré ensemble, de façon concertée, pour résoudre l’énigme du pouvoir paralysant de la flèche curarisée utilisée par certains peuples autochtones d’Amérique du Sud.
L’histoire de la physiologie expérimentale au Brésil est un sujet qui mérite d’être étudié avec un regard neuf et de nouvelles sources. En l’occurrence, la découverte de nouveaux documents nous permet d’apporter dans cet article un éclairage sur cette histoire à partir du cas particulier des études expérimentales sur le curare qui ont été conduites au Brésil au XIXe siècle par un réseau transnational de chercheurs.
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Figure 1 Personnalités éminentes ayant contribué à la création et au développement de la physiologie expérimentale au Brésil. L’empereur Dom Pedro II a soutenu les programmes d’achat d’instruments scientifiques et de rénovation du Musée impérial et national, dans le but d’y installer le Laboratoire de Physiologie Expérimentale (en 1880), dont les premiers directeurs furent Louis Couty et João Baptista de Lacerda. Le premier article de João Baptista de Lacerda publié dans les Arquivos do Museu Nacional et intitulé « Acção physiologica do urari » [« Sur l’action physiologique de l’urari » (curare)] rapporte ses premières études expérimentales, élaborées sur la base de réalisations antérieures de Claude Bernard (Lacerda, 1876). Photos : domaine public. |
Les débuts de la recherche brésilienne en neurophysiologie et sur le curare
Dom Pedro II (*2 décembre 1825, Rio de Janeiro–†5 décembre 1891, Paris), le dernier empereur brésilien, avait souhaité, comme Napoléon III en France, développer les Sciences, en particulier la physiologie (Gomes, 2015). De fait, il existait déjà au XIXe siècle des liens culturels et politiques étroits entre le Brésil et la France, qui jouissait alors d’une suprématie scientifique incontestée. De plus, l’empereur Dom Pedro II était un membre correspondant assidu de plusieurs institutions scientifiques internationales, et entretenait des liens étroits avec de nombreux érudits de son époque dans le but de développer les sciences au Brésil. En ce qui concerne la recherche en physiologie, l’établissement scientifique du médecin João Batista de Lacerda (*12 juillet 1846–†6 août 1915) avait été fondé dès 1818 à Rio de Janeiro. En 1876, ce dernier fut nommé directeur adjoint de la section d’anthropologie, de zoologie et d’anatomie du Musée impérial d’histoire naturelle. Ce musée était la première institution brésilienne entièrement dédiée à l’étude des sciences naturelles, et le Laboratoire de physiologie expérimentale y était rattaché (Figure 2). Lacerda se consacra, entre autres sujets, à l’étude des poisons provenant de grenouilles, de serpents ou de plantes, tels que les extraits de conambi, de mulungu, de mandioca, de pau-pereira, de cayaponia, de paulínia, de cururu, y compris le curare (Gomes, 2013). Plus tard, il devint directeur du Laboratoire de physiologie expérimentale, tout comme Louis Couty (Benchimol, 1999 ; Dicionário Histórico Biográfico das Ciências da Saúde no Brasil, 2010 ; Gomes, 2013). Ce dernier fut initialement nommé régent de la chaire de biologie industrielle à l’École polytechnique de Rio de Janeiro grâce au soutien de Vulpian et du général Arthur Jules Morin (1795–1880), correspondant scientifique de longue date de Dom Pedro II (Gomes, 2013). Avant cela, il n’y avait pas de recherche institutionnalisée en physiologie dans le pays. Les études étaient menées dans le cadre d’initiatives privées des chercheurs, dans leurs cliniques et leurs laboratoires (Gomes, 2013).
Vulpian, Lacerda et Couty ont donc fait des recherches sur le curare qui ont beaucoup contribué au développement de la physiologie expérimentale au Brésil. Aujourd’hui encore, le rôle de Vulpian dans des découvertes connexes reste sous-estimé, comme nous le soulignons plus loin dans cet article.
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Figure 2 Musée impérial d’histoire naturelle où le Laboratoire de Physiologie Expérimentale était localisé en tant que nouvelle institution scientifique marquant le début des recherches physiologiques au Brésil. Photos : domaine public. |
Le curare
Le curare était connu depuis des siècles par les Indiens d’Amérique du Sud, mais n’a été révélé au Vieux Monde qu’au XVIe siècle par les conquistadors espagnols, principalement à travers la « mort volante » causée par la flèche empoisonnée (Gray & Halton, 1946). Il est extrait d’espèces végétales principalement des genres Chondrodendron (famille des Menispermaceae) et Strychnos (famille des Loganiaceae) (Duarte, 2000).
Au XIXe siècle, Claude Bernard, poursuivant les travaux de François Magendie (1783–1855), a montré que l’injection de curare dans un muscle de grenouille empêchait la contraction musculaire en réponse à la stimulation nerveuse, alors que le muscle continuait de répondre lorsqu’il était directement stimulé (Bernard, 1856). Il a également observé que la sensation de douleur restait intacte pendant l’empoisonnement au curare (Vulpian, 1857). Avant les travaux de Claude Bernard, plusieurs autres chercheurs avaient démontré que l’empoisonnement par le curare n’était pas nécessairement fatal et que les animaux pouvaient survivre et se rétablir s’ils étaient maintenus sous respiration artificielle (Vulpian, 1857).
La compréhension de l’action du curare au niveau de la jonction neuromusculaire est souvent attribuée de manière inexacte à Claude Bernard, qui considérait à tort que ce poison exerçait une action rétrograde en désolidarisant le nerf moteur de la moelle épinière. D’ailleurs, par la suite, il a continué à avancer cette hypothèse selon laquelle le blocage de la transmission neuromusculaire ne se situait pas entre le nerf moteur et le muscle, mais entre le nerf et son centre dans la moelle épinière (Barbara & Clarac, 2011).
Pour sa part, Vulpian a démontré que l’application de curare supprimait la transmission de l’excitabilité nerveuse au muscle, alors que ce dernier continuait d’être excitable. De plus, il a souligné que le curare interrompait l’activité motrice évoquée par l’excitation des fibres nerveuses sans modifier leur physiologie mais que ce phénomène n’était pas observé dans toutes les fibres motrices (Vulpian, 1866 ; Cousin, 2002).
Enfin, en utilisant la technique de galvanisation des racines et des troncs nerveux, Vulpian a pu démontrer qu’il n’y avait ni composant de la moelle épinière ni du système nerveux central dans le mécanisme d’action du curare. C’est donc en réalité Vulpian, et non Claude Bernard, qui est l’auteur de l’hypothèse – qui s’est révélée exacte – selon laquelle le site d’action du curare est localisé au niveau de la plaque motrice (Vulpian, 1866 ; Cousin, 2002).
« Le curare, par conséquent, agit d’une manière non seulement sélective mais même exclusive sur les extrémités périphériques des nerfs moteurs. » (Vulpian, 1866)
« D’une part, la fibre nerveuse semble toujours être dans un état physiologique normal ; d’autre part, la fibre musculaire est ou semble être parfaitement saine, et pourtant les excitations sont arrêtées et ne peuvent pas atteindre le muscle. » (Vulpian, 1866)
Vulpian, dans son traité sur le système nerveux (Figure 3), a postulé l’existence d’un dispositif de transmission spécifique, allant même jusqu’à entrevoir le mécanisme moléculaire de l’action du curare, en tant que « substance de liaison », comme le rappelle Cousin (2000). De plus, à cette époque, il était déjà connu que le curare n’affectait pas l’excitabilité du nerf moteur, car son signal électrique était préservé, et que le muscle conservait sa capacité de contraction s’il restait exempt de curare. Par conséquent, Alfred Vulpian avait une appréciation beaucoup plus aiguisée que Claude Bernard de la valeur émergente de l’électrophysiologie et de la récente découverte d’une nouvelle structure histologique, la plaque motrice, par Louis Michel François Doyère (1842) (Cousin, 2000), qui en a fait la première description. Dans ses travaux « sur la terminaison des nerfs moteurs dans les muscles » [rapportés par Charles Marie Benjamin Rouget], Lacerda avait également proposé que la plaque motrice était probablement la cible du curare. En effet, c’est même avant l’influence de Vulpian sur la recherche brésilienne sur le curare, que Lacerda avait avancé, dès 1876, sa conception de l’action du curare sur le site fonctionnel que constitue la plaque motrice :
« ...l’action de l’urari s’exerce uniquement lorsque le venin entre en contact avec l’expansion terminale du cordon nerveux du muscle. C’est sur la plaque motrice de Rouget ou la colline nerveuse de Kunhe que l’urari exprime son action toxique, séparant ainsi physiologiquement le nerf moteur de son muscle correspondant. » (Lacerda, 1876)
Cependant, à l’époque de Claude Bernard, les chercheurs étaient loin de véritablement connaître la jonction neuromusculaire, puisque celle-ci n’a été réellement décrite de façon approfondie qu’au XXe siècle (Bennett, 1968 ; Cousin, 2000). Par conséquent, sans la connaissance complète de cette structure, l’action du curare ne pouvait pas être complètement comprise au XIXe siècle (Cousin, 2000).
Ainsi, c’est Alfred Vulpian et non Claude Bernard qui a proposé que le curare provoquait la paralysie en agissant entre le nerf et le muscle. Curieusement, on fait peu référence à cette réalité historique (Cousin, 2000 ; Barbara, 2009 ; Barbara & Clarac, 2011). Vulpian était surtout connu pour ses recherches sur les mécanismes de régulation de la vasomotricité et pour la découverte du système chromaffine dans la médullosurrénale.
À l’époque, c’est Vulpian qui avait la vision la plus claire des incohérences dans l’explication du mécanisme d’action du curare qui était proposée par Claude Bernard sur la base d’expériences devenues célèbres. La cessation de l’action des nerfs sur les muscles par le curare, chez les animaux guéris, pouvait être due, selon les notes de Vulpian, à la perte d’excitabilité des fibres nerveuses ou à l’abolition de la conductivité de ces fibres, ou encore, à l’impossibilité de transmettre l’excitation des fibres nerveuses aux faisceaux musculaires correspondants. Il avait alors proposé que la paralysie induite par le curare résultait d’une action du poison dans une zone intermédiaire entre le nerf et le muscle, comme il le décrit dans ses « Leçons sur la Physiologie Générale et Comparée du Système Nerveux » (Vulpian, 1866) (Figure 2), ainsi que dans la préface de son livre intitulé : « Leçons sur l’action physiologique des substances médicamenteuses et toxiques » (Vulpian, 1882) :
Il convient de souligner que Vulpian s’est efforcé, dans toutes ses recherches expérimentales, de mettre en avant l’aspect pratique de ses découvertes. Chercheur mais également clinicien, il était constamment préoccupé par l’application d’une thérapie humaine fondée sur des expériences animales, comme cela s’est produit lors des essais d’utilisation du curare comme antidote de la strychnine et pour le traitement du tétanos (Vulpian, 1857). Toutes les études avec le curare étaient difficiles car même de faibles doses provoquaient la mort des animaux. Par conséquent, trouver la bonne dose pour permettre l’observation des effets du curare tout en préservant la vie représentait un défi que de nombreux chercheurs ne sont jamais parvenus à relever. Cependant, après plusieurs essais, Vulpian est parvenu à la conclusion que le curare et la strychnine agissent sur des structures différentes et ne sont pas des antidotes l’une pour l’autre (Vulpian, 1857).
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Figure 3 Publications d’Alfred Vulpian rapportant ses études sur l’action du curare sur le système nerveux (Vulpian, 1866, 1882). |
Alfred Vulpian, Louis Couty et les recherches sur l’extraction du curare
Dans leur article publié dans les Archives de Physiologie Normale et Pathologique, Couty & Lacerda (1880) synthétisent trois mémoires et présentent leurs recherches qui, sur de nombreux points, nécessitent selon eux d’être poursuivies. Vulpian a joué un rôle important dans la supervision des études menées par ces deux chercheurs brésiliens. Il a d’ailleurs non seulement présenté leurs résultats mais également recommandé la publication de la note correspondante dans les comptes rendus de Académie des Sciences de Paris (Figure 4).
L’étude de Couty et Lacerda réalisée au Laboratoire du Musée Impérial et National, et soutenue par Vulpian, porte sur les plantes toxiques du Brésil, plus précisément sur celles de la région de Rio de Janeiro, dont une espèce particulière du genre Strychnos, qui produit un poison ayant les mêmes effets que le curare trouvé en Amazonie.
« Ayant entrepris une série d’expériences sur les plantes toxiques du Brésil, par l’étude des Strychnos de la province de Rio, nous avons pu extraire de l’une de ces Strychnos un véritable curare, actif et complet. »
Dans cette note, Couty et Lacerda décrivent en détail leurs découvertes sur les différentes méthodes de traitement pour obtenir des extraits à partir de parties spécifiques de la plante, telles que les tiges et les racines.
« Les Strychnos triplinervia sont courantes, même autour de la ville de Rio, et nous avons pu en obtenir facilement des quantités assez importantes. Nos expériences se sont principalement concentrées sur l’écorce de la tige et celle des racines ; et nous avons traité ces écorces, parfois avec de l’eau froide, parfois avec de l’eau bouillante, ou même avec de l’alcool à 45°. »
De plus, ils présentent leurs expériences, qui ont été menées sur différents modèles animaux, des rongeurs aux singes, et relate l’activité biologique des extraits sur le système nerveux moteur et autonome ainsi que leurs effets électrophysiologiques.
« Ces différents extraits, aqueux ou hydro-alcooliques, provenant de l’écorce ou des racines, ont été testés sur des grenouilles, des cobayes, des pigeons et plus souvent sur des chiens ; injectés sous la peau ou dans une veine (chez les chiens), ils ont toujours produit la série de symptômes caractéristiques de l’action du composé complexe connu sous le nom de curare de la forêt amazonienne. »
« Chez tous ces animaux, nous avons observé que les membres se paralysaient d’abord, puis que la respiration s’arrêtait un peu plus tard. Nous avons ensuite constaté la perte progressive de l’excitabilité du nerf moteur, celle du muscle restant presque intacte. Plus tard, et avec des doses plus élevées, une diminution notable de la pression sanguine survient, accompagnée de la perte des réflexes bulbo-médullaires, cardiaques, oculaires et salivaires ; enfin, le nerf vague perd son excitabilité, et la paralysie du système sympathique devient plus complète. »
« Un peu plus tard, lorsque les mouvements réflexes ou asphyxiques sont devenus impossibles, le nerf moteur reste encore excitable, mais seulement pour des courants forts et avec un retard très perceptible dans la contraction ; de plus, un fait remarquable à cette période, lorsqu’il est encore sensible à des excitations uniques ou à des excitations très éloignées les unes des autres, le nerf moteur a perdu la propriété de transmettre des impulsions rapides et de les transformer en contractions tétaniques ; et nous voyons alors, souvent pendant 6 à 8 minutes, avant l’apparition des symptômes de la paralysie médullo-sympathique, le nerf moteur produire dans le muscle seulement une contraction, un seul sursaut, au moment de l’application d’un courant interrompu, qui n’est alors plus perçu, à moins que les interruptions ne soient moins fréquentes. »
Finalement, Couty et Lacerda concluent cette note par un paragraphe soulignant leur découverte d’un nouveau curare pouvant être extrait d’une seule plante.
« Mais, en tout cas, il reste certain qu’on peut extraire d’une seule plante, la Strychnos triplinervia, un curare complet et actif, produisant tous les effets de celui de l’Amazonie. »
Dans l’un des passages, Couty et Lacerda mentionnent le nom de Vulpian, reconnaissant ainsi la participation de ce dernier à l’élaboration des expériences développées dans leur laboratoire brésilien, probablement au travers d’échanges d’idées et de conseils.
« Nous pensons que c’est grâce à cette collaboration que nous devons d’avoir pu étudier très complètement, lors de ces expériences, ces périodes intermédiaires de curarisation sur lesquelles M. Vulpian a récemment insisté sur leur importance. »
De son côté, Vulpian reconnaît que les découvertes de Couty et Lacerda ont eu un grand impact scientifique lorsqu’il écrit :
« Cela est bien démontré par les recherches de M. Jobert et surtout de MM. Couty et Lacerda sur la Strychnos triplinervia. Ces dernières expériences ont révélé que l’extrait aqueux de la tige de cette plante agit sur les animaux de la même manière que celui de Strychnea toxifera, Sastelnaeana, etc. » (Vulpian, 1882)
Dans un article publié dans les Annaes Brazilienses de Medicina, Lacerda & Couty (1881) soulignent les singularités de ce nouveau curare :
« Le fait le plus important de cette communication est cependant qu’une espèce de Strychnos, qui se trouve à Rio de Janeiro, produit tous les effets du curare, avec pour seule différence que ses effets sont moins soudains et se produisent lentement et progressivement. »
En réalité, le curare initialement étudié provenait d’un mélange de plusieurs plantes, dont la composition variait en fonction de la méthode de préparation de chaque tribu dans la région amazonienne. Cette hétérogénéité des substances et du processus de préparation représentait un défi supplémentaire dans l’étude de leurs propriétés biologiques.
« Il est assez difficile, même aujourd’hui, de produire du curare. Bien que plusieurs voyageurs aient été témoins de la préparation de cette substance, le curare dont nous disposons provient exclusivement des peuples autochtones d’Amérique du Sud, principalement du Brésil, et il n’est obtenu qu’en petites quantités. » (Vulpian, 1882)
« Le curare présente des variations de composition, souvent selon la tribu qui le prépare, car les effets qu’il produit sur les animaux ne sont pas toujours absolument identiques ; mais ces différences, cependant, ne sont pas telles que l’action caractéristique de cette substance puisse manquer. » (Vulpian, 1882)
Sur la base des observations faites par Martius, Humboldt et Castelnau sur les différentes façons de préparer le curare par les tribus indigènes, Lacerda a souligné que les plantes du genre Strychnos semblaient être le principal composant du mélange (Benchimol, 1999).
Mais en ce qui concerne le prétendu « nouveau curare » découvert par Couty et Lacerda, il s’est avéré qu’il provenait bien d’une seule plante, Strychnos triplinervia, et non d’un mélange de plantes traditionnellement utilisées dans la préparation des flèches (Couty & Lacerda, 1879, 1880 ; Lacerda & Couty, 1881 ; Mulier et al., 2021).
Une étape scientifique majeure était alors franchie, car il devenait possible d’extraire du curare à partir d’une seule plante, selon un procédé reproductible et évolutif. De plus, la matière première de ce nouveau curare était beaucoup plus accessible, car issue de la flore de Rio de Janeiro, la capitale du Brésil. Ces travaux de Couty et Lacerda eurent un impact scientifique international.
La découverte de ce nouveau curare ouvrit un nouvel horizon pour les études sur les effets et les mécanismes d’action de ce type de poison car il était plus simple et plus facile à produire que le curare de l’Amazonie. De fait, en raison de son potentiel paralysant plus faible et donc de sa moindre létalité, ce nouveau curare permit la réalisation de recherches bien contrôlées après ajustement des doses non létales.
À propos de Couty : « Malheureusement pour les sciences, malheureusement pour le Brésil et sa patrie, la France, sa précieuse existence fut très courte », comme l’écrit Taunay (1887). Au terme de son court séjour au Brésil (mi-1878 - 22 novembre 1884), qui se termine par « une double pleurésie » (Taunay, 1887 ; Limoges illustré, 1911), Couty laissa des disciples, dont le principal fut Eduardo Guimarães, qui réalisa d’importantes recherches sur les effets physiologiques du café au Laboratoire de Physiologie Expérimentale (Guimarães, 1884).
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Figure 4 Note de L. Couty et J.B. Lacerda « sur un nouveau curare extrait d’une seule plante » présentée par Alfred Vulpian à l’Académie des Sciences (française) – date inconnue – Musée impérial/Ibram/ministère du Tourisme/n/02/2022, maço 28 Doc 997. |
Développements cliniques et chimiques
Après toutes ces recherches pionnières, l’utilisation clinique du curare s’est développée en neurologie et en anesthésiologie, principalement pour ses propriétés relaxantes. Initialement, en 1812, William Soule et Sir Benjamin Collins Brodie l’ont préconisé pour le traitement de la rage et du tétanos. Il existe également des rapports épars, principalement de certains cliniciens français (1856–1860), comme le mentionne Bennett (1968) qui recommandait sa prescription chez les patients souffrant de chorée, d’épilepsie, de tétanos et d’empoisonnement à la strychnine. Bien plus tard, en 1932, Ranyard West a administré du curare à 30 patients atteints de spasticité pyramidale et extrapyramidale (Bennett, 1968). Cependant, ce n’est qu’après l’obtention de l’extrait purifié que les premiers essais sont devenus possibles et que son utilisation s’est étendue.
Pendant longtemps, les curares étaient classés selon les contenants pour les conserver, en pots, en calebasses ou en tubes : les tubocurares. À partir de l’un d’entre-eux, Rudolf Boehm (1895) a obtenu une curarine amorphe d’une grande puissance qu’il a appelée « tubocurarine ». En 1935, Harold King, à partir d’échantillons de curare conservés dans un musée et dans les laboratoires de Sir Henry Hallet Dale (1875–1968), est parvenu à cristalliser cette « tubocurarine ». King a ensuite déterminé sa composition, et la structure chimique de la d-tubocurarine a été élucidée plus tard, en 1943, par Oscar Wintersteiner et James Dutcher (Duarte, 2000). Dans le même temps, la connaissance approfondie du mécanisme d’action du curare a connu une avancée majeure avec la démonstration par Sir Henry H. Dale et ses collègues du National Institute of Medical Research au Royaume-Uni que la transmission de l’influx nerveux entre le nerf moteur et le muscle squelettique au niveau de la jonction neuromusculaire fait intervenir un médiateur chimique, l’acétylcholine (Cousin, 2000). En 1936, Sir Henry H. Dale et Otto Loewi, de Graz, ont partagé le prix Nobel de physiologie ou de médecine « pour leurs découvertes relatives à la transmission chimique des influx nerveux » ; et en l’occurrence de celle de l’implication de l’acétylcholine dans ce phénomène par Sir Henry H. Dale.
Quant à l’introduction du curare en anesthésie, les premières tentatives remontent à 1912 avec son utilisation par Arthur Lawen, à Leipzig, pour détendre les muscles lors de la fermeture de l’abdomen au terme d’une intervention chirurgicale. Par la suite, en janvier 1942, Harold R. Griffith et G. Enid Johnson, à Montréal, ont administré de l’« Intocostrine » (nom commercial de la tubocurarine) à un patient subissant une appendicectomie sous cyclopropane. Et pour cette année 1942, ils rapportent avoir pratiqué cette procédure sur 25 patients (Griffith & Johnson, 1942 ; Sykes, 1993). D’un point de vue pratique, John Halton et Cecil Gray, avec leurs expériences sur le curare rapportées en 1946, ont posé les bases de ce qui est devenu la « technique de Liverpool », une triade de narcose, d’analgésie et de relaxation musculaire qui est encore utilisée aujourd’hui (Gray & Halton, 1946 ; Mulier et al., 2021). En psychiatrie également, Abram Elting Bennett l’a utilisée dès 1939 pour améliorer la thérapie convulsive au métrazol et prévenir ses éventuelles complications traumatiques, comme par exemple des fractures vertébrales (Bennett, 1968).
Remarques finales
Le curare est produit par différentes espèces végétales. Son action a été décrite pour la première fois par des voyageurs européens en Amérique du Sud, où les populations indigènes l’utilisaient pour causer la « mort volante ». Au XIXe siècle, il y a eu d’importants développements dans la connaissance de ce poison, en lien avec l’essor de la physiologie expérimentale brésilienne auquel ont contribué de nombreuses personnalités dont l’empereur brésilien Dom Pedro II, qui correspondait assidûment avec des érudits de différents domaines de connaissance et était affilié à plusieurs institutions scientifiques internationales, et Alfred Vulpian, l’un des médecins-chercheurs les plus renommés de son époque.
Un intense échange culturel a existé à l’époque entre la France et le Brésil, en particulier dans le cadre des études sur le curare réalisées par les chercheurs de l’Ecole de physiologie émergente au Brésil en coopération avec l’école française.
L’empereur Dom Pedro II était impliqué dans le processus de sélection d’un futur professeur pour l’École polytechnique et Vulpian a recommandé Couty pour ce poste. Avec Lacerda, Couty a ainsi créé le Laboratoire de physiologie expérimentale du Musée Impérial d’Histoire Naturelle, le premier du genre au Brésil. Quant à Vulpian, il a constamment encouragé le développement professionnel de son disciple Couty, qui a entrepris d’étudier non seulement le curare, à la suite de la découverte de l’action de ce poison sur la jonction neuromusculaire, mais également la pharmacologie de la yerba mate, du café, de l’alcool de canne à sucre, etc. Les résultats des recherches de Couty, tragiquement interrompues par sa mort prématurée en 1884, ont été présentés à l’Académie des sciences de Paris et publiés initialement en 1878, grâce au soutien de Vulpian, d’abord sur les effets physiologiques de la « plante mate », puis sur le curare. Plusieurs de ces travaux avaient déjà été entamés par Vulpian, qui avait deux axes de recherche principaux, l’un sur le système nerveux et l’autre sur les substances toxiques et médicinales. On doit en particulier à Vulpian la découverte (attribuée à tort à Claude Bernard) que le curare n’affecte pas le nerf lui-même, mais l’interaction entre celui-ci et le muscle, par l’intermédiaire d’une « substance de liaison ». Ainsi, Vulpian doit être reconnu non seulement pour ses contributions majeures à l’élucidation du mécanisme sous-tendant l’action paralysante du curare mais aussi pour sa participation au développement de la recherche brésilienne en neurophysiologie.
Remerciements
Nous tenons à remercier Cleber Belmiro et Maria Celina Soares de Mello e Silva du Musée impérial/Ibram/Ministère du Tourisme, pour la mise à disposition des documents qui ont permis la rédaction de cet article. Nous sommes également reconnaissants à Michel Hamon et William Rostène pour la relecture attentive de la version française du texte et les suggestions d’amélioration.
Références
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Citation de l’article : Santos, R.P., Nardi, A.E., et da Mota Gomes, M. (2023). Importance des études transnationales sur le curare dans le développement de la recherche en neurophysiologie au Brésil. Biologie Aujourd’hui, 217, 245-252
Liste des figures
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Figure 1 Personnalités éminentes ayant contribué à la création et au développement de la physiologie expérimentale au Brésil. L’empereur Dom Pedro II a soutenu les programmes d’achat d’instruments scientifiques et de rénovation du Musée impérial et national, dans le but d’y installer le Laboratoire de Physiologie Expérimentale (en 1880), dont les premiers directeurs furent Louis Couty et João Baptista de Lacerda. Le premier article de João Baptista de Lacerda publié dans les Arquivos do Museu Nacional et intitulé « Acção physiologica do urari » [« Sur l’action physiologique de l’urari » (curare)] rapporte ses premières études expérimentales, élaborées sur la base de réalisations antérieures de Claude Bernard (Lacerda, 1876). Photos : domaine public. |
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Figure 2 Musée impérial d’histoire naturelle où le Laboratoire de Physiologie Expérimentale était localisé en tant que nouvelle institution scientifique marquant le début des recherches physiologiques au Brésil. Photos : domaine public. |
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Figure 3 Publications d’Alfred Vulpian rapportant ses études sur l’action du curare sur le système nerveux (Vulpian, 1866, 1882). |
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Figure 4 Note de L. Couty et J.B. Lacerda « sur un nouveau curare extrait d’une seule plante » présentée par Alfred Vulpian à l’Académie des Sciences (française) – date inconnue – Musée impérial/Ibram/ministère du Tourisme/n/02/2022, maço 28 Doc 997. |
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